Ta phobie du sang

Ta phobie du sang


Texte illustré par Sophie.

Cher x,

J’avais tellement envie de te rencontrer, de t’embrasser et de te faire l’amour. J’avais pris le bus tôt le matin pour rejoindre la capitale et te voir. Tu m’avais semblé si beau sur Tinder. Je ne me méfiais pas des apparences : un torse est un torse, le tien était musclé, il ne pouvait pas me décevoir. J’avais erré dans Paris quelques heures : le cimetière du Père Lachaise, le cinéma sur les Grands Boulevards, jusqu’à notre rendez-vous en début de soirée. C’était le plein été, il faisait beau, lumineux et chaud. Tu m’attendais devant une station de métro. Je me suis approchée et quand je t’ai vu, j’ai pensé “zut”. Tu n’étais pas grand, plutôt de taille moyenne, tu avais un style décevant, chemise et casquette à l’envers. Est-ce que j’allais passer la nuit avec un adolescent ? J’ai fait demi-tour, avant de me raccrocher à un ultime espoir : peut-être un bon coup ? L’expression qui cache une grand naïveté.

Nous nous sommes installés à une terrasse de bar et avons bu deux pintes de bière. La conversation ne décollait pas. Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde et je te trouvais enfant. Mais je ne désespérais pas de ce potentiel “bon coup”. Alors je t’ai suivi jusqu’à chez toi, un petit studio sous les toits parisiens où nous avons bu encore, du rhum cette fois. J’étais vraiment ivre. Alors j’ai mis ma langue dans ta bouche, je t’ai déshabillé, embrassé partout et nous avons rejoint le lit, pour y faire ce que les couples hétérosexuels font : l’amour, ou plutôt la pénétration vaginale – dans la plupart des cas.

A cet instant, je me suis souvenue que j’avais mes règles, et donc une coupe menstruelle enfoncée dans le vagin. Je suis allée la vider bien soigneusement dans tes toilettes pour revenir dans tes bras, prête pour le coït. Et c’est là que j’ai entendu sortir de ta bouche ces mots énigmatiques qui ne m’ont pas quittée : ‘Désolé… J’ai la phobie du sang’. Ce fameux sang s’écoulait en même temps de mon vagin et sur mes doigts que je te montrais fièrement. Puis soudain, la honte m’envahit, et je suis retournée aux toilettes remettre ma cup en place. Penaude, j’ai retrouvé le lit ou tu étais étendu, nu. J’ai pris mon courage à deux mains et t’ai sucé. Naturellement. Plusieurs fois, pour te faire plaisir. J’espérais un retournement de situation, que tu oublies ta ‘phobie du sang’ et que tu t’occupes de moi. Mais rien n’est venu.

Tu as passé la nuit étendu sur le dos, nu, à te faire sucer. J’espérais des baisers, des caresses, n’importe quoi qui puisse me faire remonter la pente, quitter cette solitude, liée uniquement au fait que j’avais mes règles. Mais rien n’est venu.

Le matin a pointé son nez quelques heures plus tard, sans qu’à aucun moment tu ne te sois soucié de mon bien-être. J’ai tenté de prendre une douche avec toi, sous laquelle tu aurais pu nous laver de ta ‘phobie du sang’, mais j’ai dû le faire seule. Je suis partie avec ma déception, une forme de haine et un grand sentiment d’amertume, tout en dévalant les escaliers et en supprimant, à tout jamais, l’application Tinder de mon téléphone.

Nous ne nous sommes pas parlé pendant six mois, jusqu’à ce que j’apprenne que tu avais publié sur le forum jeuxvideo.com plusieurs articles détaillant notre nuit d’amour. Tu me présentais comme une “féministe nympho” méritant la note de 6,5/10 qui t’avait “presque violé”. Mes poils sous les aisselles t’ont visiblement traumatisés. Concernant mes règles, tu expliquais avoir “prétexté une phobie du sang” à laquelle j’avais naïvement cru. Après de multiples menaces, tu as accepté de supprimer ces publications, auxquelles quelques dizaines de jeunes hommes avaient déjà répondu, me traitant de “lesbienne” et “trans” car j’avais les cheveux courts.

 

C’est ainsi que notre histoire s’est terminée. Je t’ai fait l’amour alors que tu ne m’as pas touchée, sous prétexte que j’avais mes règles. Tu t’es permis d’étaler notre aventure sur internet, pour une raison qui m’échappe encore. Mon espoir de “bon coup” n’a pas tenu face à ta bêtise, toi qui est habitué à recevoir sans donner, tout en traitant les filles comme des objets que tu peux afficher sans honte et publiquement. Chacune de mes amies me demande pourquoi j’ai été gentille avec toi et la question reste en suspens. Mais peut-être n’est-ce pas de ma faute ? Je suis naïve.

 

Marie.