La naissance d’une œuvre menstruelle dans l’espace public 

La naissance d’une œuvre menstruelle dans l’espace public 


Plop Egg#1 de Milo Moiré

Si les règles dans l’art – ou ailleurs – sont assez peu exposées au public, elles ont déjà fait l’objet de productions artistiques avec le Womenhouse menée par les artistes américaines Judy Chicago et Miriam Schapiro. En 1972, les oeuvres Menstruation bathroom et Red flag – traitant des menstruations – ont été présentées au Womenhouse, espace d’installation et de performances féministes qui marqua son époque au vu de son caractère politique.

Menstruation bathroom, Judy Chicago, Womenhouse – 1972

Quarante ans plus tard, l’artiste suisse Milo Moiré fait sensation lors de la foire de Cologne avec son oeuvre PlopEgg#1 qui prendra vie devant le parc des expositions. L’artiste est déjà connue pour ses performances en lien avec la nudité et la sexualisation des corps des femme qui sont des sujets de prédilection dans ses performances. Son art s’inspire de la psychologie cognitive, discipline qu’elle étudie à l’université de Bern. Identifiée comme faisant partie du mouvement “body art” ou “art corporel”, Milo Moiré n’hésite pas à engager son corps et son langage corporel dans son travail afin de questionner l’ordre moral et la lourdeur des déterminismes sociaux et religieux.

 

PlopEgg#1 : La performance autour du pouvoir de la féminité

La scène se présente ainsi : Milo Moiré est debout sur deux petits échafaudages, nue au dessus d’une grande toile blanche qu’elle a étendue sur le sol. Après quelques contractions périnéales, elle parvient à “pondre” un premier œuf – qu’elle s’est au préalable insérée dans le vagin – qui s’écrase en faisant un “plop” (d’où le nom PlopEgg) marquant la toile d’une tache rouge vif. Se succèdent ainsi plusieurs pontes avec différente couleurs : jaune, marron, violet, blanc… Des couleurs qui font volontairement échos aux règles, aux sécrétions vaginales, à l’urine et aux excréments. Dans l’imaginaire collectif et patriarcal, les règles sont considérées comme sales et dégoutantes : les personnes menstruées doivent se montrer discrètes lorsqu’iel demande une protection périodique, les publicités de serviettes et de tampons désignent les règles par un étrange liquide bleu et les réseaux sociaux censurent les photos où les règles sont visibles (cf la série de photo “Period” par Rupi Kaur sur instagram).

Cette performance expose de manière frontale la force de la féminité et de ce qu’endurent les personnes menstruées tout au long de leur vie : les rendez-vous “obligatoires” chez le/la gynécologue, les douleurs menstruelles, la grossesse et l’accouchement, les règles elles-même. Devant un public surpris qu’elle cherche à déstabiliser, Milo Moiré repousse ses propres limites. À la fin de la performance, elle plie la toile en deux, afin de créer une symétrie : le résultat rappelle les tests de Rorschach – outil clinique d’évaluation psychologique – en version colorée ou un appareil génital, c’est en tout cas mon point de vue.

L’artiste a souhaité que sa performance se déroule sur le parvis, à l’extérieur de la foire pour interpeller les passant.e.s, les participant.e.s à l’événement et les confronter ainsi à de l’art organique, engageant (et gratuit). Elle signale ainsi son positionnement contre l’art élitiste présenté dans les foires d’art contemporain. En s’inscrivant dans le courant de l’art corporel, elle expose son corps au monde et questionne la place du corps féminin et du regard masculin. Car en effet, l’espace public est géré et dominé par les hommes et par l’idéologie patriarcale. Avec cette oeuvre, l’artiste remet en question l’ordre établi et interroge les rapports de domination. Son corps nu dans l’espace public en est le symbole.

La performance filmée est diffusée sur Youtube et Viméo mais censurée par l’artiste elle-même, car elle souhaite vendre l’intégralité de l’oeuvre sur une autre plateforme (ce qui fit débat au moment de sa sortie).

 

Parler des règles : la bataille de chaque instant

La bataille pour faire prendre conscience au plus grand nombre que les règles restent du sang est encore longue : le sang reste le même, qu’il s’écoule après une blessure ou par le vagin, mais il n’a pas la même connotations. Le sang qui s’écoule d’une blessure est le symbole d’une forme de puissance et de virilité, celui qui s’écoule du vagin, d’une forme de faiblesse associée à la féminité. De plus, parler des règles est tabou et les problématiques connectées très peu abordées : accès aux protections périodiques, précarité menstruelle, maladies (endométriose, syndrome polykystique), infertilité. Ainsi l’arrivée des premières règles et l’entrée dans la puberté peuvent être difficiles à gérer et à l’origine de bien de hontes.

Comme le projet Womenhouse dans les années 70, la performance de Milo Moiré fait couler beaucoup d’encre : l’incompréhension et la médisance de certain.e.s montrent qu’il y a encore du chemin à faire pour que les règles soit acceptées et que chacun.e puisse parler de ses écoulements sanguins mensuels, sans que personne n’en soit offusquée.

Le travail de Milo Moiré a souvent été médiatisé. En 2013, elle apparaît nue avec des noms de marques de vêtement inscrits sur le corps. En 2015, elle réalise “Naked selfie”, une performance au Trocadéro à Paris dans laquelle elle invite les passant.e.s à prendre un selfie avec elle. Elle se fait remarquer et finit en garde à vue. En 2016, elle propose au public de toucher sa poitrine et sa vulve lors d’une de ses performances. Milo Moiré est une artiste entière, engagée, qui confronte ses publics à sa corporalité. Elle interpelle et fait le buzz ou en tout cas, ne laisse pas indifférent.e.  

Pour acheter la vidéo non censurée, c’est par ici 🙂

Laura.